Croque'Notes

« Je la vois encore, immense sur sa chaise, adossée à la fenêtre de la cuisine, un essuie de vaisselle dans la main gauche, la droite frappant ses genoux pendant qu’elle raconte. Celle qui m'a élevée... ma grand-mère, la mère de ma mère. Ma première conteuse. Une femme sans instruction, descendue des Dolomites pendant la première vague d’immigration italienne. 1924. Elle avait six ans. Elle n’allait plus à l’école. Il fallait aider à la maison. Avec ses yeux brillants, elle avait l’art et le talent de rendre vivant le moindre souvenir et les histoires les plus banales. Moi, je restais là, suspendue à sa grande bouche qui souriait, qui s’amusait de tout ce qu’elle racontait. Je voyageais dans les paysages de ses mots. Dans les sons de ses mots. Dans la musique de ses phrases, de son accent. Quand elle parlait français, c’était comme une chanson. D’ailleurs, moi, les mots, c’est compliqué. Trop court un mot, une phrase, un texte pour dire ce que je veux dire. J’ai toujours été une complexée du verbe. Timorée, introvertie, je me sentais bête dés que j’ouvrais la bouche. Parce que moi, d’un mot, je ne comprends jamais vraiment la même chose que les autres. Un mot, c’est d’abord un son, une couleur, une note de musique, un mouvement, une forme géométrique, une image. Alors mot après mot, dans une phrase, dans une conversation, c’est toute une symphonie. Parfois, souvent…le sens… m’échappe.»

Quand j’étais petite, je me demandais toujours d’où je venais.

Je pensais que ma famille, c’était ma famille d’accueil.

Je voulais connaître mon origine, le début de ma vie.

Ce qu’il y avait avant mes parents.

Pourquoi le nom comme ça ? Le nom de famille ?

Pourquoi la couleur de peau comme ça.

Et ta mère, papa, pourquoi elle a un gros nez et un nom bizarre?

Je ne sais pas moi.

Et quand je vois la guerre à la télé,  et tous ces gens en noir et blanc avec une étoile jaune dans des trains, puis dans des camps… et quand j’entends leur musique, pourquoi je pleure?

Pourquoi je me sens un peu comme eux ?

Je veux savoir d’où je viens !